Aller au contenu
Carnets de Corse
Le bras de mer entre deux côtes rocheuses, la rive opposée visible dans la brume de fin de journée.

Le corse n'est pas un dialecte italien, et ce n'est pas non plus la bonne question

Aucun critère de grammaire ne range un parler du côté des langues ou du côté des dialectes : la frontière est administrative, et elle est datée. Ce qui se vérifie sur le corse, c'est son classement, ses variantes du nord au sud, et le nombre de gens qui le transmettent.

15 août 2026 12 min de lecture Anne Poggioli

Je n’ai pas répondu une seule fois en corse à ma grand-mère avant mes vingt-cinq ans. Dumenica Ristorcelli, née en 1912 à Sermano, parlait corse à ses sœurs, corse à ses voisines, français à ses petits-enfants. Personne ne m’a jamais dit pourquoi, et je le regrette encore. Dans cette cuisine, on ne s’est jamais demandé si le corse était une langue ou un dialecte. La réponse n’aurait rien changé. Ce qui a changé quelque chose, c’est qu’on m’a parlé français.

La question « le corse, langue ou dialecte ? » n’a pas de réponse linguistique. Aucun trait de grammaire, de phonétique ou de vocabulaire ne range un parler d’un côté ou de l’autre. La frontière est administrative, elle est écrite dans des textes, et ces textes ont une date.

D’où vient l’idée que le corse serait un dialecte italien

L’idée vient de l’île, et de gens qui écrivaient en corse. En 1843, Salvatore Viale ouvre ses Canti popolari corsi en affirmant que la langue corse est italienne, et qu’elle a même été jusque-là « l’un des moins impurs des dialectes d’Italie ». Le mot ne le gênait pas. Il ne gênait pas non plus le journal A Muvra, hebdomadaire militant diffusé à partir de 1920, qui réclamait « que le dialecte corse soit enseigné dans toutes les écoles de Corse ». En 1953, une académie se crée « pour la défense du dialecte et des traditions corses ». Ces trois formules figurent dans le rapport d’orientation sur la politique linguistique voté par l’Assemblée de Corse les 24 et 25 novembre 2022.

La raison est historique. Du XIe siècle jusqu’au milieu du XIXe, le toscan écrit est la langue de culture de l’île, sous Pise, sous Gênes, et jusque dans l’administration de Pasquale Paoli. Le français ne remplace officiellement l’italien qu’en 1859. Ghjacumu Fusina et Fernand Ettori résument la situation dans Langue corse, incertitudes et paris, paru en 1981 : « Pendant des siècles, toscan et corse ont formé un couple perçu par les locuteurs comme deux niveaux de la même langue. » Ajoutez à cela une ressemblance lexicale avec le toscan que les romanistes situent autour de 90 %, et vous comprenez d’où sort la phrase que vous avez entendue au comptoir.

L’État a hésité tout autant. La loi n° 51-46 du 11 janvier 1951 s’intitule « relative à l’enseignement des langues et dialectes locaux ». Faute de trancher, le législateur a mis les deux mots.

Pourquoi « langue ou dialecte » n’a pas de réponse linguistique

La question demande à la grammaire d’arbitrer une chose que la grammaire ne sait pas arbitrer. Trois faits le montrent, et chacun se vérifie en dix minutes.

Le même parler change d’étiquette en changeant de rive. Le gallurais, parlé dans le nord-est de la Sardaigne, est décrit par les dialectologues comme la continuation du corse méridional : mêmes finales, même traitement des consonnes, intercompréhension immédiate avec un homme de Sartène. Douze kilomètres de mer les séparent. Dans le registre international des codes de langues, le corse porte le code cos et s’appelle Corsican ; le gallurais porte le code sdn et s’appelle « Gallurese Sardinian », sarde gallurais. Côté italien, la loi régionale sarde du 3 juillet 2018 le range parmi les parlers du patrimoine de la Sardaigne. Deux administrations, deux noms, un seul continuum de parole.

Deuxième fait : il n’y a pas un corse à classer, il y en a plusieurs, et deux villes n’en parlent pas du tout. Entre le nord et le sud, la ressemblance du lexique est estimée entre 79 et 89 %. On dit beddu et suredda au sud du Taravu là où le nord dit bellu et sorella ; on dit u pastori au sud et u pastore au nord. Et à Bonifacio comme à Calvi, on ne parle pas corse : le bonifacien et le calvais sont des parlers liguriens hérités des garnisons génoises, et le ministère de la Culture les classe d’ailleurs à part, sous « parlers liguriens », pas sous « corse ». Alors, on classe quoi, exactement ?

Le troisième fait est le plus net. La seule frontière qui ait bougé porte une date. La loi Deixonne de 1951 autorise l’enseignement des langues locales et ne s’applique pas au corse. Il faut attendre le décret n° 74-33 du 16 janvier 1974 pour que les articles 2 à 9 de cette loi deviennent applicables, selon la formule officielle, « dans la zone d’influence du corse ». Lisez bien cette date. Le 15 janvier 1974, le corse n’entre pas dans le champ de la loi ; le 17, il y entre. Rien dans la langue n’a bougé entre les deux, pas une voyelle, pas un verbe. Ce qui a bougé, c’est une signature au Journal officiel.

Les trois faits mènent au même endroit. « Langue ou dialecte » est une question sur ceux qui établissent les listes, pas sur le corse.

Le bras de mer vu au ras de l'eau depuis une côte de granite, la côte opposée basse et floue dans la brume de fin d'après-midi, aucune embarcation, aucune construction

Ce qui se vérifie vraiment sur le corse

Quatre choses sont écrites, datées et consultables sans intermédiaire. Aucune ne répond à la question du comptoir. Elles valent mieux qu’elle.

Le corse figure sur la liste des langues de France du ministère de la Culture, au même rang que le basque, le breton ou le catalan. Cette liste a pour base celle qu’a établie Bernard Cerquiglini en 1999, qui recensait 75 langues. Elle est publique et tient sur une page.

Sur le plan de la parenté, les travaux placent le corse dans le groupe italo-roman, du côté centro-méridional. Clemente Merlo l’avait montré dès son étude « Concordanze corse-italiane-centromeridionali » de 1925, en relevant des traits communs avec les parlers des Marches, de l’Ombrie, des Pouilles et de la Calabre. Michele Loporcaro reprend et affine ce classement dans le Manuale di linguistica italiana de 2016 : la toscanisation médiévale s’est greffée sur un fonds insulaire plus ancien, partagé avec le sarde et encore audible au sud. Fusina et Ettori le disaient à leur manière, et c’est la phrase qui m’a le plus servi : « Un Corse du Sud parlant corse en Toscane sera identifié comme Calabrais ; un Corse du nord parlant corse en Sardaigne centrale sera identifié comme italien. »

L’Unesco classe le corse « en danger » dans son Atlas des langues en danger dans le monde, dont la troisième édition, dirigée par Christopher Moseley, date de 2010. La définition de ce degré tient en une ligne : une langue est en danger quand les enfants ne l’apprennent plus comme langue maternelle à la maison. Pas un mot sur la grammaire. Le critère porte sur qui parle à qui, et à quel âge.

Reste la variation du nord au sud, qui n’est pas un désordre à corriger. Les traits ci-dessous se reconnaissent à l’oreille en une phrase.

Nord (cismuntincu)Sud (pumuntincu)
Latin -ll-bellu, sorella, fratellubeddu, suredda, frateddu
Finale atoneu pastore, a nazioneu pastori, a nazioni
Conditionnelformes en -ebbeformes en -ia
Voisines les plus prochesparlers de Toscane, île d’Elbe, Capraiagallurais, sassarais, castellanais de Sardaigne

C’est cette coexistence de l’unité et de la variation qui a poussé Jean-Baptiste Marcellesi à forger, au début des années 1980, la notion de langue polynomique : une langue dont l’unité ne vient pas d’une norme unique imposée, mais de la décision de ceux qui la parlent de lui donner un nom et de la déclarer autonome. Je ne suis pas linguiste, et je laisse à ceux qui le sont le soin d’en discuter la valeur. Je retiens qu’il déplace la question au bon endroit, sur les locuteurs.

Les quatre questions qui remplacent « langue ou dialecte »

À la place, je pose quatre questions dans cet ordre. Elles obligent chacune à aller chercher un document, et c’est leur intérêt.

  • Qui a établi la liste, et quand ? Le ministère de la Culture, l’Unesco, le registre ISO et la Région Sardaigne ne classent pas selon les mêmes critères et n’aboutissent pas au même résultat. Aucun n’est un verdict scientifique.
  • De quel corse parle-t-on ? Celui de Bastia, celui de Sartène, celui de la zone de transition autour d’Ajaccio. La réponse change selon le trait qu’on examine.
  • Quel est le libellé exact de la question posée ? Comprendre, savoir parler un peu, tenir une conversation et parler tous les jours sont quatre mesures différentes. Les confondre produit des écarts de vingt à trente points.
  • Combien de gens la transmettent ? C’est la seule des quatre qui dise quelque chose sur l’avenir.

Les trois premières servent à ne pas se tromper. La quatrième compte davantage. Une langue ne meurt pas d’être mal rangée dans un registre ; elle meurt quand une génération cesse de la donner à la suivante, ce que mesure précisément le degré retenu par l’Unesco.

Vérifier vous-même un chiffre sur la langue corse

Téléchargez le rapport d’orientation sur la politique linguistique présenté à l’Assemblée de Corse en novembre 2022. Il fait 170 pages et il contient, aux pages 27 à 30, les résultats de l’enquête sociolinguistique commandée par la Collectivité de Corse et consolidée en 2021. Il est en accès libre, et je n’ai vu aucun article de presse le citer autrement que de seconde main.

  1. Lisez la méthode avant les résultats, deux minutes. L’enquête a porté sur 1 500 personnes majeures, réparties dans toutes les microrégions, à parité de sexe. Les questionnaires ont été présentés en corse aux répondants se déclarant capables de le parler, en français aux autres. Plus de 40 % ont choisi de répondre en corse.
  2. Repérez les trois chiffres de locuteurs, cinq minutes, et ne les mélangez jamais. 30 % des personnes interrogées se déclarent bilingues. 39,1 % sont estimées « locuteurs actifs », soit une fourchette de 99 000 à 112 000 adultes et une estimation centrale de 105 500. 63 % sont comptées comme « locuteurs au sens large », ce qui inclut ceux qui comprennent bien et parlent un peu. Trente-trois points d’écart entre le premier et le dernier, pour la même population, le même jour.
  3. Allez chercher les chiffres de transmission, cinq minutes. Ce sont eux qui répondent à la vraie question. 94 % des parents souhaitent que leurs enfants parlent corse ; 55 % des corsophones déclarent parler corse et français à leur enfant, 11 % uniquement corse ; 40 % estiment que la transmission familiale se perd et 72 % qu’on parle de moins en moins corse à la maison.
  4. Croisez avec l’âge et le territoire, cinq minutes, parce que la moyenne insulaire ne décrit personne. 77 % des locuteurs de plus de 50 ans le parlent au quotidien, contre 40 % des moins de 25 ans. Le Centre Corse compte 50 % de bilingues, le Pays ajaccien 18 %, l’Extrême-Sud 25 %.
  5. Remontez toujours à la décision citée, dix minutes, et c’est l’étape qu’on saute. Ce même rapport renvoie à la décision du Conseil constitutionnel sur la loi relative aux langues régionales en la datant du 31 mai 2022. La décision existe, mais c’est la n° 2021-818 DC du 21 mai 2021. Un document officiel se recopie comme un autre.

Vous saurez que vous avez la bonne méthode quand vous serez capable, devant n’importe quel pourcentage lu dans la presse, de dire à quelle question il répond. Comptez une demi-heure la première fois, dix minutes ensuite.

Ce que cette position ne règle pas

Je ne suis pas linguiste, et c’est la limite la plus sérieuse de tout ce qui précède. Je lis les travaux des dialectologues, je les cite, je ne les arbitre pas. Sur la norme graphique ou sur la parenté fine avec le sarde, il faut aller voir ceux dont c’est le métier.

Il y a aussi un cas où la question du statut cesse d’être un faux problème. Quand elle porte sur le droit, elle devient très concrète : ce qu’on peut écrire sur un acte d’état civil, ce qu’on peut enseigner et comment. Là, le mot inscrit dans un texte a des effets, et prétendre le contraire serait malhonnête.

Enfin, le point sur lequel je peux me tromper. Je soutiens que la transmission familiale est le chiffre décisif, et c’est peut-être une vue de généalogiste, habituée à raisonner en générations. On m’objecte que l’école a repris le relais et que la mesure pertinente serait ailleurs. Je ne l’ai pas vérifié moi-même sur des cohortes, et je le dis.

Les objections qu’on m’oppose

Mais si le corse et l’italien s’intercomprennent à 90 %, ce n’est pas la même langue ?

L’intercompréhension est réelle, et la ressemblance lexicale que les romanistes avancent avec le toscan est effectivement de cet ordre. Elle ne tranche rien pour autant : le norvégien et le suédois s’intercomprennent très bien et personne n’en fait une seule langue, tandis que deux parlers chinois mutuellement incompréhensibles sont administrativement rangés sous un même nom. Le critère d’intercompréhension produit des résultats que les États acceptent ou refusent selon leur histoire.

Et si je veux quand même une réponse en un mot ?

En droit français, la réponse tient en deux mots : langue régionale. C’est le statut que porte la liste du ministère de la Culture, et l’article 75-1 de la Constitution, issu de la révision du 23 juillet 2008, dispose que « les langues régionales appartiennent au patrimoine de la France ». Sachez seulement ce que vous achetez avec ce mot : le Conseil constitutionnel a précisé dans sa décision du 20 mai 2011 que cet article « n’institue pas un droit ou une liberté que la Constitution garantit ».

Le corse est-il une langue morte ?

Non, et le mot est faux dans les deux sens. Une langue morte n’a plus de locuteur natif, ce qui n’est pas le cas ici, avec une estimation centrale de 105 500 locuteurs actifs adultes en 2021. Mais « en danger » ne veut pas dire « en bonne santé » : le classement de l’Unesco repose sur l’apprentissage à la maison, et 72 % des personnes interrogées par la Collectivité constatent qu’on y parle de moins en moins corse.

Pourquoi tout le monde s’écharpe sur ce mot, alors ?

Parce que le mot a servi à hiérarchiser. Appeler « dialecte » ce que parlent les autres a longtemps été une façon polie de dire qu’ils parlaient mal. C’est aussi pour cela que 79 % des personnes interrogées en 2021 répondent que le corse est « une langue comme les autres », et que la formulation de la réponse compte autant que le chiffre.

Le chiffre qu’il faudrait suivre

L’avenir du corse tient au nombre d’adultes qui le parlent à un enfant, et à rien d’autre.

Ce que j’attends de ceux qui écrivent sur l’île, journalistes, offices de tourisme, associations et moi comprise : qu’ils cessent de publier un pourcentage de locuteurs sans la question qui l’a produit. C’est un travail de trois lignes. Il éviterait qu’un chiffre de compréhension circule dix ans sous l’étiquette de la pratique, ce qui m’est arrivé de faire en 2016, dans le bulletin de mon association, avant qu’une adhérente ne me reprenne par courrier.

Une île où chaque chiffre publié arriverait avec sa source, sa date et son libellé, c’est une île où l’on saurait enfin si la transmission remonte ou continue de descendre. Aujourd’hui, on en discute à l’estime. La prochaine fois qu’on vous dit devant vous que le corse est un patois, ne discutez pas du mot : demandez combien d’enfants l’entendent à table. Vous verrez que la conversation change.

Écrit par

Anne Poggioli

documentaliste de patrimoine, à Corte

Je transcris des registres et j'arpente les villages du Centre Corse depuis 2004. J'ai relevé plus de 1 200 linteaux gravés dans une quarantaine de communes. Je compte les volets fermés en février, jamais en août.

À lire aussi dans « Culture, histoire et villages »

Toute la rubrique Toutes les rubriques