Comment la Corse est devenue française : 1768, 1769, et ce qui s'est joué en deux ans
Un traité signé sans les Corses en mai 1768, une bataille de deux jours en mai 1769, un décret en novembre 1789. Trois actes qui ne font pas la même chose, et ce que le rattachement a vraiment changé dans les villages, jusqu'au nom de famille des habitants.
28 septembre 2026 13 min de lecture Sandra Peraldi
1768 est la réponse que tout le monde donne, et c’est la plus faible des trois qu’on pouvait donner.
La question tombe deux ou trois fois par saison, le soir, quand le groupe a fini de manger. Depuis quand la Corse est française ? Pendant des années j’ai répondu 1768 comme tout le monde, parce que c’est ce que j’avais lu. Puis j’ai ouvert le traité. Il ne dit pas ça.
À la fin de cette page, vous saurez laquelle des trois dates répond à quelle question, et vous aurez la liste de ce que le rattachement a changé dans un village corse. Ce dernier point se vérifie encore aujourd’hui : il est dans les registres de la commune où vous logerez, et dans un carton des Archives nationales.
Je ne suis pas historienne, je suis accompagnatrice en montagne. Je cite donc mes sources et je les date.
Le 15 mai 1768 : Gênes ne vend pas la Corse, elle la met en gage
Le texte signé ce jour-là à Versailles s’intitule « Conservation de l’isle de Corse à la République de Gênes ». Le mot conservation est dans l’intitulé. Vente n’y figure nulle part.
Étienne-François de Choiseul signe pour la France, Agostino Sorba pour Gênes. Gênes cède l’exercice provisoire de la souveraineté sur les places et les ports de l’île : Bastia, Saint-Florent, Calvi, Ajaccio, Bonifacio et les autres. Elle en garde la possession théorique. L’article 4 prévoit qu’elle reprendra la Corse dès qu’elle en fera la demande et sera en état de rembourser les frais de l’expédition militaire et l’entretien des troupes. S’y ajoute une rente secrète de 200 000 livres tournois par an pendant dix ans. La note militaire française a été estimée autour de 30 millions de livres tournois, et les 40 millions qu’on lit un peu partout ne sortent d’aucun compte.
Gênes n’a jamais présenté la demande. La créance est restée sur le papier jusqu’à la disparition de la République elle-même.
Aucun Corse n’a été consulté. Le 16 mai 1768, la République corse de Pasquale Paoli existe toujours sur le terrain, avec sa constitution, sa capitale à Corte, son université et sa monnaie. Ce que la France vient d’obtenir, c’est le droit d’aller la prendre.
Octobre 1768 : la première armée française perd à Borgo
Chauvelin débarque avec une vingtaine de milliers d’hommes et se fait battre le 9 octobre 1768 à Borgo, sur les premières collines au-dessus de la plaine de Bastia. C’est le seul moment de ces deux années où l’affaire reste ouverte.
Louis XV et Choiseul changent alors de méthode : tentatives contre la personne de Paoli, approches de ses lieutenants, et un corps expéditionnaire beaucoup plus lourd. Une île se prend avec du nombre et de l’artillerie. Ils ont mis six mois à l’admettre.
Borgo est aujourd’hui traversé par la route de l’aéroport de Bastia-Poretta. Les gens que je récupère à l’arrivée y passent tous sans savoir qu’ils traversent le champ de bataille où une armée française a été battue. Si vous atterrissez à Bastia, vous y êtes.
Les 8 et 9 mai 1769 : Ponte Novu n’a pas duré une journée
Le comte de Vaux revient avec 22 000 hommes et une artillerie nombreuse. En face, l’armée corse aligne environ 15 000 combattants, dont des mercenaires prussiens et suisses, et très peu de canons.
Le déroulé se lit comme une carte, et c’est ce qui me frappe à chaque fois. Vaux installe son dispositif du 1er au 4 mai. Le 5, Murato et San Nicolao tombent, les défenses du Nebbio cassent. Le 6, c’est la Costiera. Le 7, il prend Santo Pietro et Lento et y pose son quartier général, pendant que 2 000 hommes sous Antoine Gentili verrouillent le passage du Golo à Ponte Novu. Le 8, Paoli attaque Lento sur trois côtés. La ligne française plie, tient, puis contre-attaque ; les Corses se replient en ordre sur la rive droite du pont, où 1 200 soldats français les attendaient déjà sur les hauteurs.
D’où la confusion sur le jour. Une partie des ouvrages date Ponte Novu du 8 mai, l’autre du 9. Les deux ont raison, l’affaire a couru sur deux jours.
Les pertes couramment retenues vont de 400 à 800 morts côté français et de 500 à 1 000 côté corse. Des comptages beaucoup plus lourds circulent, jusqu’à plusieurs milliers de morts corses, et ils sont contestés depuis longtemps. Quand une même bataille produit des écarts d’un facteur cinq, je donne la fourchette et je m’arrête. Paoli gagne la côte et s’embarque en juin 1769 pour Livourne, puis pour l’Angleterre, avec quelques centaines de fidèles.
Murato, Lento, Canavaggia, le gué du Golo : quiconque marche dans le Nebbio reconnaît ces noms. Campagne de montagne, menée au pas d’homme, sur des cols que vous pouvez encore aller voir.
Une justice royale à Bastia, et deux interprètes au Conseil supérieur
L’administration arrive avant la victoire. Un édit de juin 1768 crée le Conseil supérieur de la Corse, juridiction d’appel et de justice criminelle, installé à Bastia. Sous lui, un texte de 1769 institue neuf juridictions royales : Corte, Bastia, Ajaccio, Rogliano, Oletta, Vico, Sartène, Campoloro et Calvi. Deux autres suivront, à Bonifacio en 1770 et à La Porta d’Ampugnani en 1772.
Le Conseil supérieur est calqué sur les parlements du royaume. Un premier et un second président, tous deux continentaux. Dix conseillers, dont quatre corses. Un procureur général, un avocat général, un substitut, un greffier. Et deux interprètes.
Deux interprètes, dans une cour de justice. La loi du roi ne parlait pas la langue des gens qu’elle jugeait, et cette question-là n’est toujours pas réglée aujourd’hui.
Les tribunaux appliquaient trois droits à la fois : les édits et ordonnances du roi de France, les anciens usages locaux et le Statut génois de 1694. Il a fallu que des juristes de l’île rédigent entre 1778 et 1790, sur ordre du gouvernement, un Code Corse publié en seize volumes. Le détail vient de l’histoire de la cour d’appel de Bastia, rédigée par la juridiction elle-même.
Les notables corses entrent dans la machine, et un fils entre à Brienne
Chaque juge royal statuait avec un assesseur du pays, nommé par l’intendant. La France a eu besoin d’hommes de loi corses dès la première année, et elle les a pris là où ils étaient, chez les vaincus.
Le cas le mieux documenté est celui d’un avocat d’Ajaccio qui avait fait les deux campagnes du côté de Paoli. Le 9 septembre 1769, quatre mois après Ponte Novu, Charles Bonaparte entre comme avoué au palais de justice d’Ajaccio. Il soutient sa thèse de droit à Pise le 30 novembre, prête serment devant le Conseil supérieur le 11 décembre, obtient une charge d’assesseur de la juridiction royale d’Ajaccio le 10 mai 1771 et en prend possession le 15 juin. Il la gardera jusqu’à sa mort. Les dates viennent de la notice de la Fondation Napoléon, qui écarte au passage les récits héroïques que trois chroniqueurs corses du XIXe siècle, Rossi, Renucci et Nasica, ont attachés à ce nom.
Le roi ouvre en parallèle aux familles corses une procédure de reconnaissance de noblesse devant le Conseil supérieur, la décision valant titre. Il fallait prouver deux siècles. Moins d’une centaine de familles s’y sont présentées, et les travaux se sont achevés en 1774. Les Buonaparte en sont, avec l’appui du gouverneur Marbeuf. Charles siège ensuite parmi les vingt-trois députés de la noblesse aux États de Corse, réunis du 11 mai au 23 juillet 1777, part pour Versailles en décembre 1778 et y est présenté au roi comme député de la noblesse le 10 mars 1779. Ce voyage dépose ses deux aînés au collège d’Autun. Trois mois plus tard, le cadet passe à l’École royale militaire de Brienne-le-Château.
Le rattachement a fabriqué Napoléon autant que la Corse l’a fait. Sans Conseil supérieur et sans dossier de noblesse accepté, le fils d’un avocat d’Ajaccio n’entrait dans aucune école militaire du royaume, et les lieux qu’on visite aujourd’hui à Ajaccio seraient ceux d’une famille de notables dont personne n’aurait retenu le nom.
Ce que le village a gardé : son podestat, et le dessin de ses chemins
En bas de l’édifice, presque rien ne bouge, et c’est probablement ce qui a fait tenir l’ensemble.
Pour les procès de peu d’importance, on conserve les podestats et les podestats-majors, magistrats de la communauté et de la pieve. Un édit de 1771 règle leurs fonctions : élus par les habitants, désignés par le représentant du roi, avec appel de leurs décisions devant le juge royal. Le village garde son podestat et ses deux pères du commun, élus en assemblée. La France ajoute un contrôleur au-dessus. L’intendant, par son subdélégué, vérifie leurs comptes et surveille la levée de l’impôt.
La pieve non plus n’est pas supprimée, malgré ce que Choiseul suggérait dès juillet 1769. Le recensement de la même année classe encore chaque village par sa pieve, et l’île en compte alors une grosse soixantaine. Chacune tenait son église piévane, la seule qui baptisait ; les funérailles, elles, pouvaient se faire dans les églises des hameaux.
Dumè Franceschi, berger au-dessus de Feliceto, soixante-huit ans, m’a expliqué un jour pourquoi certains sentiers de liaison montent là où ils montent, alors que le fond de vallée serait plus court. Ils ne suivent pas la commodité. Ils suivent la transhumance et l’endroit où l’on portait les nouveau-nés. Vous marchez sur une carte administrative que Paris a recouverte sans jamais l’effacer, et ça se voit dans presque tous les villages de l’intérieur.
Le recensement de 1769 : le jour où les villageois ont reçu un nom de famille
L’administration royale fait dénombrer l’île entière en 1769. On l’appelle couramment le Choiseul, et il porte environ 150 000 personnes. Les villages y sont classés par pieve, les pieve regroupées en juridictions, l’ensemble coupé en Cismonte et Pumonte. Pour chaque foyer : la composition, les liens de parenté, l’âge approximatif de chacun et le cheptel par tête, chevaux, ânes, mulets, vaches, bœufs, moutons et chèvres. Chaque village reçoit en plus une description brève, son nombre de maisons et ses productions.
Avant, dans les villages, on se désignait par prénom fils de tel prénom. Les patronymes, les casate, existaient chez les notables et dans les actes des notaires : le curé signait de sa casata, le notaire aussi. Le reste du monde n’en avait pas l’usage. Le dénombrement de 1769 attribue un patronyme à chaque membre du foyer, avec beaucoup d’exceptions et les veuves laissées de côté. C’est là que le rattachement a touché les gens un par un.
Rien ne se fige pour autant. Après 1769 encore, les noms bougent, se doublent d’un trait d’union, puis en perdent une moitié.
Dans la foulée, le clergé doit tenir ses registres paroissiaux en deux exemplaires, l’un dans la commune, l’autre déposé au greffe du tribunal. C’est cette obligation qui rend une généalogie corse possible, et la raison pour laquelle on peut suivre le peuplement d’un village sur plusieurs siècles.
Le plan terrier : vingt-cinq ans d’arpentage qui n’ont pas changé l’impôt
Un édit d’avril 1770 lance la mesure complète de l’île. Le texte veut « connoître, par une recherche exacte, en quoi a consisté et consiste en ce jour l’étendue » des domaines fonciers du roi. Les ingénieurs Testevuide et Bedigis, qui dépendent de la Marine et de la Guerre, s’appuient sur les communautés découpées en sections, relèvent les terroirs culture par culture, en pieds et en toises, avec les déclarations de biens et leur mode de possession.
Le travail traverse la Révolution et le royaume anglo-corse, et s’achève en octobre 1795 : dix-sept volumes de texte et une quarantaine de rouleaux de plans. Personne n’avait jamais dessiné l’île à ce détail.
Il n’a rien changé, en tout cas pas tout de suite. Le plan terrier n’a eu aucun effet direct sur le régime fiscal ni sur le statut des terres, ni sous la monarchie ni sous la Révolution. Les matrices cadastrales ont été faites séparément, entre 1823 et 1826, et le cadastre parcellaire n’a commencé qu’en 1840. C’est ce qu’établissent les travaux publiés par l’Institut de la gestion publique sur le passage du terrier au cadastre. Vingt-cinq ans d’arpentage, et le paysan de 1796 payait comme celui de 1769.
Ce document m’intéresse pour autre chose. Il dit ce qui était cultivé, versant par versant, avant l’abandon. Des pentes que je traverse aujourd’hui en plein maquis y figurent en terrasses plantées.
Pourquoi la réponse change selon la question qu’on pose
Le décret manquant tombe vingt ans après la bataille. Le 30 novembre 1789, l’Assemblée constituante vote, sur proposition du député Christophe Saliceti, que l’île de Corse fait partie de l’Empire français et que ses habitants seront régis par la même constitution que les autres Français. Le texte figure aux Archives parlementaires. En application de la loi du 22 décembre 1789, le département de Corse est créé le 4 mars 1790 et découpé en neuf districts qui reprennent en gros les circonscriptions génoises.
| Date | L’acte | Qui décide | Ce que ça change |
|---|---|---|---|
| 15 mai 1768 | Traité de Versailles | La France et Gênes, sans les Corses | La France obtient le droit d’occuper et d’administrer |
| 8 et 9 mai 1769 | Bataille de Ponte Novu | Les armes | La République corse cesse d’exister |
| 30 novembre 1789 | Décret de l’Assemblée constituante | Des députés, dont des Corses | L’île entre dans le droit commun |
Alors 1768, 1769 ou 1789 ? Les trois, selon qu’on demande quand la France a obtenu un droit sur l’île, quand elle en a pris le contrôle, ou quand les Corses sont devenus des citoyens comme les autres. Donner une seule date revient à choisir la question à la place de celui qui la pose.
Trois erreurs voyagent avec la réponse et se corrigent en une ligne. Le traité est du 15 mai 1768, pas du 12. La créance de Gênes tourne autour de 30 millions de livres, pas 40. Et Ponte Novu s’est joué sur deux jours, ce qui vide la dispute sur le bon. Pour tout l’enchaînement, des mégalithes à la République, il y a la chronologie complète de l’île.
Trois documents à ouvrir pour aller vérifier
Vous saurez que la chose est comprise quand vous en aurez tenu un, et aucun ne demande d’autorisation particulière.
Le recensement de 1769 se consulte aux Archives nationales, à Paris, sous les cotes Q1 298 2 à Q1 298 5, en microfilm ; le dénombrement partiel de 1786 porte la cote Q1 298 7. Un index de vingt-trois pages, disponible en ligne, donne l’organisation par juridiction et par pieve. C’est le moyen le plus rapide de savoir à quelle pieve appartenait le village où vous allez loger.
Le terrier général de la Corse est décrit et localisé dans les inventaires des Archives nationales, et une partie des planches est numérisée.
Les registres paroissiaux et d’état civil se demandent aux archives départementales de Haute-Corse et de Corse-du-Sud, sachant qu’une partie de ceux de Haute-Corse est restée en mairie. Là, une chose saute aux yeux avant même de savoir lire l’écriture : la langue.
| Période | Langue dans laquelle les actes sont écrits |
|---|---|
| Avant 1750-1760 | Latin, souvent approximatif |
| De 1750-1760 à 1795 | Toscan, dans les registres de paroisse |
| 1795-1800 | Toscan encore, dans l’état civil des mairies |
| À partir de 1850 environ | Français |
La conquête militaire prend deux ans. La francisation des actes en prend quatre-vingts. Ouvrez le registre d’un village à l’année 1769, puis le même à 1860 : l’écart se voit mieux là que dans n’importe quelle chronologie.
Écrit par
accompagnatrice en moyenne montagne, à L'Île-Rousse
Accompagnatrice en moyenne montagne à mon compte depuis 2016, après sept ans à monter des séjours dans une agence de Calvi. J'ai fait le GR20 trois fois. Depuis 2014 je note le prix, la durée et l'état de la mer de chaque traversée.